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La “nouvelle France” ne pourra se faire qu’avec l’ancienne, pas contre elle…

  • Luc Delmont
  • il y a 2 jours
  • 5 min de lecture


 

Dans le débat politique français, l’expression « nouvelle France » a pris une place importante chez certains responsables politiques, en particulier au sein de La France insoumise. Lors d’un meeting en Indre-et-Loire, Jean-Luc Mélenchon a ainsi déclaré : « Une personne sur trois a un ancêtre étranger, voilà la nouvelle France » pour décrire la société française actuelle.


Dans une autre intervention, il a explicitement opposé cette nouvelle France à une France du passé, en affirmant qu’« il y a une nouvelle France, et cette nouvelle France, c’est la nôtre ! Cessez d’imaginer une France du passé qui n’est plus là, acceptez celle qui est là ! ».

Ces déclarations, lorsqu’elles sont traduites dans la pratique politique ou les récits médiatiques, laissent entendre que la France actuelle serait fondamentalement différente de la France historique, au point de suggérer symboliquement, sinon littéralement, qu’elle aurait vocation à s’y substituer, que la nouvelle France est celle de l’immigration récente, et que l’ancienne serait celle du peuple historique, constitué par des siècles d’assimilations.


Témoigner de ces dynamiques n’est pas une sur-interprétation réactionnaire : c’est une lecture du vocabulaire adopté consciemment par certains acteurs politiques eux-mêmes.

 


Une notion polémique qui implique une rupture profonde


Dire qu’il existe une « nouvelle France » implique, par définition, qu’il y a eu une forme précédente, une « ancienne France » qui devrait être dépassée, transformée ou supplantée par un processus en cours. Cette opposition conceptuelle n’est pas neutre : elle modifie la manière dont on conçoit l’appartenance à la communauté nationale.


Dans une démocratie constitutionnelle, la communauté nationale ne se redéfinit pas en fragmentant ses références historiques, mais en reconstruisant un socle commun à partir de valeurs partagées. La Constitution française du 4 octobre 1958 repose sur ce principe fondamental en affirmant, dans son article 1er, que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » et qu’elle « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».


Ce principe d’indivisibilité signifie que la nation française ne se conçoit pas comme une juxtaposition de groupes, mais comme un sujet politique unifié où l’égalité civique prime sur toute autre appartenance.

 


Assimilation républicaine vs assignations identitaires


Historiquement, le modèle français d’intégration s’est structuré autour d’un idéal d’assimilation républicaine : les individus, quelle que soit leur origine, accèdent à la citoyenneté en partageant un horizon commun de langue, de références culturelles et de participation civique. Hérité notamment de la Révolution française, ce modèle ne repose pas sur une logique ethnique, mais sur l’adhésion à un cadre politique et culturel commun.

L’assimilation, dans cette perspective, n’est pas la négation des différences individuelles, mais leur inscription dans un cadre culturel partagé, susceptible d’évoluer dans le temps par enrichissement progressif.


Le métissage qui en résulte s’opère alors à l’intérieur d’une identité collective structurante, et non par la simple coexistence de groupes distincts.


En revanche, certains discours politiques contemporains tendent à décrire la société française à partir de catégories socioculturelles spécifiques — jeunes, urbains, populations issues de l’immigration — comme si celles-ci constituaient le cœur d’une « nouvelle France » appelée à redéfinir profondément les repères collectifs forgés par l’histoire. Une telle lecture peut conduire à assigner les individus à des identités préconstruites plutôt qu’à les considérer comme des citoyens intégrés dans une communauté politique commune.

 


Une imposition du modèle multiculturaliste anglo-saxon


Au-delà des formulations politiques, le débat autour de la « nouvelle France » peut être interprété comme l’expression d’une tension plus profonde entre deux modèles d’organisation du corps social.


D’un côté, le modèle républicain français repose sur une conception universaliste du citoyen, dans laquelle les origines particulières sont reléguées à la sphère privée afin de préserver l’unité du corps politique. Ce modèle vise la construction d’un cadre commun au sein duquel les différences peuvent progressivement s’intégrer et se transformer.


De l’autre, certaines rhétoriques contemporaines semblent imposer dans la vie politique la logique communautariste proche des modèles multiculturalistes développés dans des pays anglo-saxons comme les États-Unis ou le Royaume-Uni.


 Dans ces configurations, la société est plus volontiers pensée comme une simple coexistence de groupes culturels ou identitaires distincts, dont les spécificités sont reconnues dans l’espace public.


Le risque n’est pas la reconnaissance de l’existence de diversité individuelle dans la société, qui a toujours existé en France, mais sa transformation en principe d’organisation politique. Une telle évolution pourrait conduire à substituer à une logique d’intégration progressive dans une identité collective transcendant les individualismes une logique de juxtaposition de groupes aux identités concurrentes, voire, des communautés suivant des principes d’organisation sociale opposés à la matrice française.

 


Risques de fragmentation sociale et effets politiques


Un discours qui place en tension une « nouvelle » et une « ancienne » France peut alimenter des réactions de rejet chez ceux qui se sentent déclassés et exclus de ce récit. Loin d’apaiser les fractures, ce type de représentation tend à les exacerber.


Ce phénomène est bien documenté : la perception d’une perte de repères culturels ou d’un effacement du socle commun constitue l’un des facteurs pouvant nourrir le soutien à des forces politiques populistes radicales. Lorsqu’une partie de la population a le sentiment que son histoire ou ses références sont disqualifiées, voire volontairement remplacées par autre chose, cela crée un terrain propice aux discours de rupture.


Dans ce contexte, critiquer la logique de la « nouvelle France » ne relève pas d’une nostalgie, mais d’une vigilance démocratique : la cohésion nationale ne se construit pas en opposant les composantes de la société, ni en suggérant que certaines, pourtant issues de l’histoire culturelle et politique du pays, seraient devenues obsolètes.

 


Continuité, héritage et transformation


La France, en tant que projet politique, ne repose ni sur l’immobilisme ni sur l’exclusion des différences. Elle s’est construite comme un processus historique d’assimilation, reposant sur un héritage institutionnel, linguistique et culturel commun, progressivement enrichi par des apports successifs.


Reconnaître la légitimité d’une évolution ou d’enrichissement ne signifie pas accepter toutes les grilles de lecture radicales qui en sont proposées. Les évolutions sociales ne peuvent être durables que si elles s’inscrivent dans un cadre partagé, celui des valeurs républicaines et d’une histoire culturelle collective qui structure l’identité nationale.


Ainsi, critiquer certaines formulations politiques associées à la « nouvelle France » ne revient pas à refuser en bloc toute idée d’évolution. Il s’agit surtout de rappeler que la transformation d’une nation ne peut se faire durablement contre son propre socle, contre le « déjà là ».


Le concept de « nouvelle France » faisant écho à des approches de « tabula rasa », de transformation radicale par suppression des fondement historiques de l’existant. Dans tous les domaines ou cette logique a été appliqué, que ce soit l’économie avec le communisme, l’urbanisme avec les doctrines dites « modernistes », ont systématiquement mené à des situations ingérables durant les expérimentations utopistes du 20ème siècle. Des enseignements ont été tirés, y compris à gauche. Il ne viendrait aujourd’hui  à l’idée d’aucun urbaniste de « faire la ville » autrement qu’en s’inscrivant dans l’existant. Or concernant la France, l’existant, c’est « l’ancienne France ».


La critique de l’idée d’une rupture entre « ancienne » et « nouvelle » France n’est pas un repli, mais une exigence de cohérence. Une société ne se renouvelle pas en opposant ses composantes, mais en les articulant dans un cadre commun, la France


Jean-Luc Mélenchon, leader du mouvement de gauche radicale "la France Insoumise", ardent défenseur du concept de "nouvelle France"
Jean-Luc Mélenchon, leader du mouvement de gauche radicale "la France Insoumise", ardent défenseur du concept de "nouvelle France"

À cet égard, le modèle français, fondé sur l’universalité du citoyen et la construction progressive d’une identité collective, demeure un point d’équilibre exigeant. L’enjeu n’est pas de nier des transformations en cours, mais d’éviter qu’elles ne se traduisent par une fragmentation du corps social national et ne mène a un affrontement de la "nouvelle France" contre "l'ancienne"...


Car une nation ne se remplace pas : elle se transforme, ou elle se défait.

 

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