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Les contes populaires : des origines germaniques ?

  • Luc Delmont
  • 15 déc. 2025
  • 8 min de lecture

Lorsqu’on évoque aujourd’hui les contes européens, une même image s’impose presque instinctivement : celle d’un monde ancien fait de forêts épaisses, de châteaux perchés entourés de sapins, des villages à colombages, baigné d’une lumière froide et brumeuse.


Cette représentation mystifiée de l'Europe ancienne, largement diffusée dans les récits du genre "fantasy" s’est installée si profondément dans l’imaginaire collectif qu’elle semble aller de soi, comme si elle avait toujours été la forme naturelle et historique de l'identité européenne. Pourtant, cet imaginaire romantique est certes attrayant mais profondément trompeur.



Cet imaginaire, qui marquent un certain imaginaire aujourd'hui globalisé ne renvoie pourtant pas à une réalité historique, mais à une relecture tardive et romanesque, façonnée au XIXᵉ siècle, qui a fini par masquer des racines bien plus anciennes, souvent méditerranéennes, et parfois plus lointaines, de nombreux contes traditionnels.


Avant d’être fixés par l’écrit, les contes circulaient librement dans l’Europe médiévale et moderne. Ils n’appartenaient à aucune nation précise et se transformaient au gré des langues, des climats et des sociétés qu’ils traversaient. Les récits que l’on associe largement aujourd’hui au monde germanique trouvent souvent en réalité leurs premières formulations littéraires dans l’Italie et la France de la Renaissance et de l’âge classique.


Dans ces pays latins, ils émergent dans des sociétés urbaines, lettrées, marquées par la continuité antique, par les échanges avec le reste du monde méditerranéen et par un rapport au monde où la cour et la ville occupent une place centrale. Leur univers n’est pas celui d’une nature hostile et omniprésente, mais celui d’un ordre social complexe, parfois cruel, souvent ambigu, toujours profondément humain.



Cette réalité apparaît avec une évidence particulière lorsqu’on se place en Touraine, terre de Charles Perrault. Le paysage ligérien, avec sa douceur climatique, ses vignes et ses horizons ouverts, n’a rien à voir avec les forêts denses, sombres et mystérieuses des frères Grimm.



Le terroir de Charles Perrault appartient à une Europe de transition, à la fois liée au bassin parisien et tournée vers les plaines aquitaines, aux portes de l'Europe du sud. La région porte l’empreinte durable de la romanité, de la langue latine, de l’humanisme et de la Renaissance italienne. Les châteaux qui y jalonnent le fleuve ne sont pas des forteresses de contes, mais des architectures de lumière et de représentation, pensées pour le paysage, la vie de cour et l’art de vivre. C’est dans ce monde-là que Perrault écrit, et non dans une forêt imaginaire et mystérieuse hors du temps réel.


Le basculement s’opère au tournant du XIXᵉ siècle, lorsque le romantisme nord-européen entreprend de redécouvrir et de fixer les traditions populaires. Les frères Grimm accomplissent alors un travail essentiel, mais profondément marqué par leur époque. En réécrivant les contes, ils les inscrivent dans une esthétique et une vision du monde propres au romantisme allemand, où la forêt devient le cœur symbolique du récit, où la ruralité est valorisée comme espace d’authenticité, et où la morale se fait plus rigide, plus tranchée. Ce n’est pas une invention, encore moins une falsification délibérée, mais une réinterprétation idéologique qui transforme des récits hérités d’un monde latin et urbain en mythes d’un passé germanique idéalisé.


Cette confusion atteint son paroxysme avec l’architecture romantique du XIXᵉ siècle, souvent prise à tort pour authentiquement médiévale. Le château de Neuschwanstein en est l’exemple le plus célèbre. Conçu comme un décor de rêve, il ne témoigne pas du Moyen Âge, mais de la fascination romantique moderne pour un passé "germanique" imaginaire.



Or ce château imaginaire de "contes de féés" s’inspire lui-même d'un imaginaire plus ancien venant lui de France, terre romane des contes de Perrault, notamment des châteaux d'Ussé, ou de Chaumont. Ces architectures étant elles-mêmes nourries à la fois de références issues de l'architecture militaire médiévale d'Europe latine, d'Espagne, du sud de la France et des architectures de plaisir de la renaissance italienne.


Au XXᵉ siècle, Disney ne fait que mondialiser ce malentendu. En s’appuyant sur l’esthétique romantique Allemande déjà dominante dans la culture nord-Américaine naissante, il diffuse une vision simplifiée et homogène de l’Europe ancienne, où les récits nés dans des contextes méditerranéens sont transposés dans des décors alpins et forestiers devenus synonymes de féerie. Ce choix n’est pas une prise de position culturelle consciente, mais une solution visuelle efficace, immédiatement lisible. C'est essentiellement du fait de l'importance de l'immigration Allemande vers les Etats-Unis à la fin du 19ème siècle que cet imaginaire a pu prendre racine aussi profondément en Amérique.


Il ne s'agit pas pou moi de chercher à opposer les cultures du Nord et du Sud, ni à contester l’apport de l’Europe centrale, que l’on peut aimer et admirer. Il s’agit simplement de rappeler que l’imaginaire européen ne s’est pas construit dans un seul paysage ni sous un seul ciel.


Le merveilleux n’est pas né uniquement dans la pénombre des forêts d'Europe centrale, mais aussi dans la lumière des fleuves, des villes et des cours de la renaissance. Redonner sa place à l’Europe latine, c’est restituer à l’Europe des contes sa profondeur historique, sa pluralité géographique et sa vérité culturelle.



Des contes anciens aux racines souvent bien éloignées de l'Europe germanique


Les contes populaires européens que nous connaissons aujourd’hui sont le fruit d’une longue transmission et transformation à travers les siècles et les cultures. Cendrillon, par exemple, trouve ses premières traces dans des traditions orales anciennes présentes autour de la Méditerranée et dans le folklore oriental, où l’on retrouve le motif de la jeune fille maltraitée mais finalement récompensée par la chance ou la magie. La première version littéraire en Europe apparaît au XVIIᵉ siècle en Italie avec Giambattista Basile, qui décrit dans le Pentamerone une héroïne déjà persécutée mais dotée d’une ruse et d’une force intérieure remarquables. Charles Perrault, en France, reprend le récit en 1697, introduisant la fée marraine et la pantoufle de verre, transformant le conte en récit moral destiné à un public raffiné. Quelques décennies plus tard, les frères Grimm, en Allemagne, collectent des versions populaires de Aschenputtel, qui conservent des traits plus sombres, tels que l’aide des oiseaux et la punition des demi-sœurs, révélant ainsi la fidélité à la tradition orale germanique.


Des motifs similaires se retrouvent dans Le Petit Chaperon rouge, dont la version littéraire française de Perrault se termine tragiquement par la mort de l’enfant dévorée par le loup, tandis que la version allemande des Grimm, plus longue, inclut un chasseur qui sauve la fillette, adoucissant ainsi le récit tout en conservant la tension dramatique. La Belle au bois dormant illustre une autre évolution : le mythe méditerranéen du sommeil enchanté et du réveil miraculeux se retrouve dans la version italienne de Basile (Sun, Moon, and Talia), où l’histoire est sombre et parfois violente, avant d’être adaptée par Perrault en France avec des fées protectrices et une morale édifiante, puis collectée par les Grimm sous une forme populaire intégrant des épreuves pour la princesse et des interventions magiques.


De même, Le Chat botté provient des contes italiens de Basile et Straparola, où l’animal rusé aide son maître à s’élever socialement, avant que Perrault n’en fasse en France une figure emblématique grâce à la célèbre pantoufle et aux bottes. Blanche-Neige, bien que moins documentée avant les Grimm, reprend des motifs universels de jalousie et de beauté persécutée présents dans le folklore européen ancien. Hansel et Gretel, quant à lui, s’inspire de la peur ancestrale de la forêt et de la famine, motifs largement répandus dans le folklore médiéval allemand, avant d’être immortalisé par les Grimm avec la sorcière et la maison en pain d’épice.


D’autres contes illustrent également ce mouvement de transmission et de transformation : Raiponce reprend le thème de l’enfermement et de la délivrance, déjà présent dans certaines légendes méditerranéennes, avant d’être codifié par les Grimm avec la célèbre tour et les longs cheveux de l’héroïne. Les histoires scandinaves, comme La Petite Sirène ou Le Vilain Petit Canard, s’inspirent de légendes maritimes et de fables sur la différence et la métamorphose, qui circulaient déjà dans toute l’Europe du Nord et du Sud. Enfin, La Belle et la Bête remonte aux contes orientaux et aux mythes antiques comme celui de Cupidon et Psyché, avant d’être enrichi en France par Gabrielle-Suzanne Barbot de Villeneuve et simplifié par Jeanne-Marie Leprince de Beaumont pour en faire un conte moral et accessible, qui inspirera ensuite des versions populaires et européennes.



Du rêve nordique aux racines méditerranéennes : une histoire de l’architecture médiévale européenne


Imaginez un château perché au sommet d’une falaise, ses tours élancées se découpant sur un ciel gris et chargé de nuages. Autour, une forêt dense s’étend à perte de vue, ses arbres semblant retenir le souffle du temps. Des noms résonnent : Hohenzollern, Neuschwanstein… Dans l’imaginaire collectif, c’est ainsi que le Moyen Âge se représente : sombre, mystérieux, germanique, un monde d’épopées chevaleresques et de chevaliers aux armures étincelantes. Cette vision, diffusée par le cinéma, la littérature et la culture populaire, nous fait croire que l’Europe médiévale est essentiellement septentrionale, que son architecture typique naît d’un climat brumeux et d’une nature austère.


Pourtant, cette image populaire, séduisante n’est qu’un fragment trompeur de l'histoire. Derrière les tours vertigineuses et les donjons pittoresques se cachent des influences plus anciennes et beaucoup plus méridionales : le soleil de Méditerranée, les côtes byzantines, les forteresses croisées du Levant, les palais arabes d’Espagne et de Sicile.


C’est là, dans ces terres baignées de lumière et de commerce, que s’est véritablement forgée l’architecture médiévale Européenne.


Bien avant que les romantiques allemands ne rêvent de châteaux, les premières forteresses médiévales prenaient forme au contact de l'orient byzantin devenu musulman après le 7ème siècle. Les murs épais, les tours semi-circulaires, les dispositifs défensifs ingénieux — tout cela trouve ses racines dans des expériences militaires du levant. Les croisades ne furent pas seulement des guerres : elles furent aussi des voyages d’échanges et de transmission. Les chevaliers qui revenaient de la Terre Sainte rapportaient avec eux des techniques, des plans et des idées nouvelles, qu’ils adaptaient aux paysages européens.



Dans les terres frontalières de l’Europe latine, comme la Sicile normande ou l’Espagne chrétienne, ces influences se mêlent aux traditions locales. Les Normands combinent l’art militaire oriental et l’ingéniosité latine, les architectes espagnols intègrent des solutions "arabes" pour fortifier villes et châteaux. L’architecture médiévale européenne est née dans un monde d’échanges, d’adaptations et de rencontres, bien loin de l’image d’un Moyen Âge isolé et septentrional.


Au fil des siècles, l’Europe commence à regarder son passé médiéval avec un regard esthétique. Dans la vallée de la Loire, les châteaux de Ussé ou Chaumont-sur-Loire conservent et maintiennent des éléments médiévaux — tours, courtines, ponts-levis — mais les transforment en décor de plaisance. Ces résidences de cour ne sont plus des bastions défensifs : elles deviennent symboles de prestige, d’élégance et de raffinement.


La Renaissance, avec son goût pour l’Italie et les arts de la cour, réinvente le Moyen Âge à sa manière. Les pierres ne parlent plus de guerre, mais de beauté et de spectacle. Déjà, le Moyen Âge commence à glisser dans le domaine du rêve et de l’imaginaire, préparant le terrain pour les visions romantiques du XIXᵉ siècle.


C’est au XIXᵉ siècle que se cristallise l’image que nous connaissons aujourd’hui. Les romantiques allemands, fascinés par les ruines et les forêts, recréent un Moyen Âge idéalisé: verticalité extrême des tours, paysages mélancoliques, atmosphère mystérieuse. Des châteaux comme Neuschwanstein ou Hohenzollern incarnent cette vision, mélange de nostalgie, de nationalisme et de poésie.


Cette image romantique, diffusée dans le monde entier par les livres, les cartes postales et le cinéma, fixe durablement l’idée que le Moyen Âge est germanique, sombre et mélancolique. Elle efface peu à peu la réalité historique dans l'imaginaire collectif.


En vérité, le Moyen Âge architectural n’a jamais été homogène. Il est le produit d’échanges méditerranéens et orientaux, d’innovations techniques venues d’Orient et de traditions locales européennes. Les châteaux du Nord ne sont qu’une partie de ce vaste réseau, dont les racines profondes plongent dans le soleil de la Méditerranée, les ports, les routes commerciales et les croisades.


Comprendre cette histoire, c’est réapprendre à voir le Moyen Âge Européen et méditerranéen dans sa réalité et diversité : un monde où l’Europe méditerranéenne tient un rôle fondamental.








 
 
 

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