Repenser le positionnement stratégique de la France en Europe
- Luc Delmont
- il y a 3 jours
- 6 min de lecture
Lorsque l’on observe des cartes de l'Europe dessinées de mémoire, un curieux réflexe visuel revient sans cesse : la France se retrouve systématiquement propulsée vers le haut, alignée horizontalement sur la même latitude que l'Allemagne ou la Pologne.
Oublié, la large moitié sud s'enfonçant profondément dans la Méditerranée ; effacée, la réalité de ses racines culturelles méridionales. La France est ainsi mentalement dans les imaginaires dominants comme figée dans une orbite "nord Européenne", systématiquement associée avec l'Allemagne, les Pays Bas ou la Grande Bretagne.



Une aberration géographique et culturelle
Pourtant, la réalité des latitudes est têtue. Le point le plus au sud de la France continentale (près de Perpignan) se situe à la latitude du Lazio, la pointe sud de la Corse quant a elle porte la France métropolitaines aux latitudes de Foggia, dans le mezzogiorno Italien. Paris se trouve à peu près à la même hauteur que la pointe sud de l'Allemagne, tandis que Berlin, Londres, Amsterdam ou Varsovie sont ancrées nettement plus au nord que la partie la plus septentrionale de la France.

La France possède certes des régions septentrionales partageant une proximité avec le tiers sud de l'Allemagne, mais globalement, la France tend très nettement vers la moitié sud du continent, "plongeant" profondément vers la méditerranée.
Ce glissement géographique ne fait que refléter un contresens culturel profond : celui qui consiste à assimiler la France à une nation d'Europe du Nord ou centrale, perçue comme coupée du monde méditerranéen.
Or, cet amalgame ignore les marqueurs fondamentaux de l'identité française : une culture latine et romane : Le français est une langue romane, ancrée dans l'héritage de Rome, aux côtés de l'Italie, de l'Espagne ou du Portugal. Un art de vivre aux antipodes des clichés nordiques : Les symboles de la culture française, la vigne, les terrasses de café, l'art de la contestation politique, le culte du temps long et de la pause, s'accordent mal avec l'imaginaire d'une rigueur industrielle linéaire et d'une efficacité austère qu'on prête aux pays germaniques. Un double ancrage maritime, la France étant naturellement ouverte à la fois vers l'Atlantique (golfe de Gascogne face à l'Espagne) et vers le bassin méditerranéen, une caractéristique qui n'est partagée que par trois pays : Le Maroc, l'Espagne et la France.


La bascule géopolitique post-1990 :
Du clivage Est/Ouest au narratif Nord/Sud qui divise l'Europe latine en deux.
Si cette confusion persiste, ce n'est pas seulement le fruit du hasard ou d'une simple maladresse cartographique. C'est le produit d'un basculement historique majeur intervenu au début des années 1990 : la réunification allemande et la fin de la guerre froide.
Avant la guerre froide, une vision de l'Europe, portée principalement par les Britanniques et les Américains, définissait une "Europe de l'ouest" centrée autour des Iles Britanniques. Cette "Europe de l'ouest", qui intègre les iles britanniques, le Bénélux et... la France.
Cette "région", qui ne correspond pourtant à aucune unité culturelle ou géographique particulière est présentée par le monde Anglo-saxon depuis le début du 20ème siècle comme porteuse d'une identité politique propre définie par la modernité industrielle et financière et l'émancipation libérale.

Au début de la guerre froide, le concept de "l'Europe de l'ouest" porté par les Américains s'est considérablement élargi et englobait sans distinction de latitude tous les pays démocratiques situés du "bon côté" du Rideau de fer. L'Italie, l'Espagne, la France au même titre que la République fédérale allemande formaient un bloc politique solidaire. Dans ce cadre, l'Europe latine, France comme Italie, étaient pleinement intégrées dans le concept d'Europe de l'ouest, en tant que membre fondateur de l'UE, dont le traité fondateur a été symboliquement signé à Rome. L'Espagne et le Portugal ont été intégrés à cette conception géopolitique de l'Europe de l'ouest à la fin des dictatures de Franco et Salazar.

Le changement de paradigme post-1990 : Avec l'effondrement du bloc soviétique et la réunification de l'Allemagne, le centre de gravité du continent s'est déplacé vers l'Est, ravivant l'idée d'une "Mitteleuropa", portée ardemment par une Allemagne souhaitant se repositionner comme le cœur du continent. Pour structurer cet ensemble élargi, les institutions européennes et les technocraties bruxelloises ont progressivement abandonné "la grille Est/Ouest au profit d'une grande Europe centrale définie autour de l'Allemagne.
Dans cette nouvelle grammaire politique et économique, portée par des figures dirigeantes et des cercles d'influence d'Europe Germanique, les critères de rigueur budgétaire et de modélisation économique ont érigé le modèle industriel et financier du Nord en norme continentale, marginalisant le tempérament méditerranéen dans une "Europe du sud".
L'idée est que le modèle Germanique s'impose progressivement dans les pays de l'ancien bloc de l'est (groupe de Wisegrad) et intégré dans la sphere d'influence Allemande site d'"Europe centrale", qui intègre à la fois l'Allemagne et les limites de l'ancien empire Austro-Hongrois. Bien que cette vision géostratégique n'ait eu aucune reconnaissance officielle, elle a cependant permis d'appuyer et de justifier l'élargissement de l'OTAN et de l'UE vers l'est, au service d'un positionnement central de l'Allemagne.

Le fait de faire revenir en force le concept "d'Europe centrale" a aussi eu des conséquences qur la façon de concevoir le concept d'Europe de l'ouest. Paradoxalement, elle a permis aux pays anglo-saxons de remettre au goût du jour l'ancien concept d'Europe de l'ouest restreint aux Iles Britanniques, au bénélux et à la France; pourtant obsolète depuis la fin de la seconde guerre mondiale et de diffuser, notamment à partir des années 2000 et l'arrivée d'internet cette conception au reste du monde.
Aujourd'hui, on se rend compte que les deux visions dominantes, toutes d'origine exogènes, se sont imposés mondialement, notamment grâce aux médias anglo-saxons dominants, sans que la France ne donne son avis, ni choississe d'elle même un positionnement géostratégique qui corresponde à son identité profonde et ses intérets propres.
Or, comme nous l'avons vu plus haut, c'est un problème pour la France, car ces visions classent systématiquement le pays dans une "Europe de l'ouest" systématiquement coupée de l'Italie de l'Espagne et du Portugal (pourtant clairement situés dans la moitié ouest du continent et, du point de vue civilisationnel, membres de la définition originelle de l'Europe occidentale depuis toujours) : soit dans un groupe comprenant l'Allemagne, l'Autriche, le Bénélux, soit dans un Groupe comprenant le Bénélux et le Royaume-Uni.
La France devrait choisir elle même son positionnement géopolitique en tant que pays de l'Europe du sud-ouest
Vouloir à tout prix recaser la France dans une matrice nordique ou centrale revient à nier ce qui fait la sève de sa puissance. La France n'est pas une province germanique du Nord de l'Europe, ni une annexe de la puissance Allemande sur autour de l'Europe centrale : c'est un pays du centre-ouest/sud-ouest de l'Europe, pays de culture latine, tourné naturellement vers les péninsules ibérique et italique, et grand ouvert sur la Méditerranée et l'Atlantique.
C'est précisément là que réside sa force historique et sa singularité. La France n'a rien a gagner à continuer à se voir imposer des catégorisations qui ne servent pas ses intérêts propres par les puissances étrangères, Anglaise, Américaine ou Allemande.
Pour s'affranchir des agendas géopolitiques exogènes, qu'ils soient anglo-germaniques ou nord-américains, Paris doit cesser de se penser à travers le prisme d'une Europe technicienne normée par le Nord.
En assumant pleinement son destin méditerranéen et latin, la France peut cesser de subir les grilles de lecture extérieures et réimposer sa propre vision stratégique, unie avec ses voisins du Sud pour bâtir un équilibre européen véritablement multipolaire.




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