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Qu'est ce qu'est le "sud" ?

Luc Delmont
il y a 6 heures
5 min de lecture

Au-delà des points cardinaux : déconstruction et relativité de la notion de "Sud"


La géographie politique et culturelle contemporaine raffole des catégories binaires. Parmi elles, la notion de « Sud », souvent érigée en « Sud global », s'est imposée dans le débat public comme un totem explicatif universel. Pourtant, à y regarder de près, ce concept souffre d'une telle élasticité qu'il en devient analytiquement stérile, oscillant entre l'outil idéologique et l'approximation cartographique.



Les instrumentalisations politiques du concept de « Sud global »


Loin d'être une catégorie scientifique rigoureuse, le « Sud » est devenu un fourre-tout conceptuel dont les extrêmes politiques s'emparent pour valider leurs grilles de lecture respectives.


Du côté de la gauche radicale, la notion est fréquemment mobilisée dans une perspective tiers-mondiste et « décoloniale » parfois revancharde. Le concept sert alors de ciment à des amalgames flous à tonalité essentiellement anti-occidentale. Dans cette vision manichéenne, le « Sud » regroupe mécaniquement les vertus de la résistance face à un « Nord » perçu comme uniformément oppresseur. La carte du monde est ainsi redessinée au gré des besoins rhétoriques, évacuant les contradictions internes, les régimes autoritaires ou les impérialismes régionaux qui pourtant prospèrent dans ces mêmes pays.


En miroir, la droite Américaine s'approprie la notion à travers le prisme civilisationnel, souvent inspiré par la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington. Dans cette perspective, le « Sud », dans lequel est classé toute nation perçue comme ne présentant pas les caractéristiques socio-économiques du modèle Nord-Américain est pensée comme faisant partie d'une altérité indépasable, une "autre civilisation". Cette vision se révèle parfois absurde lorsqu'elle s'applique en réalité à l'intérieur même des sphères culturelles : l'Amérique latine, pourtant profondément enracinée dans l'histoire, la religion et le droit de l'Occident, se retrouve ainsi extraite de la civilisation occidentale par Huntington pour être reléguée dans une catégorie distincte, niant des siècles d'appartenance commune.

 

 Pour cerner ce que recouvre réellement la notion de « Sud », il est nécessaire de l'éprouver d'abord à l'aune de la géographie physique, avant de la confronter aux réalités mouvantes de la géopolitique contemporaine.



Existe t'il un "sud" géographique ?


Dans une première approche strictement géographique, la tentative de découpage du globe tourne rapidement à l'exercice absurde. Si l'on s'en tient à la division mathématique de l'équateur, la plus grande partie de l'Afrique se retrouve... dans l'hémisphère Nord, tout comme l'Amérique centrale et une large portion de l'Amérique du Sud. Selon ce strict tracé, l'Australie bascule dans le même hémisphère que l'Angola ou le Brésil, unifiant des mondes géographiquement et historiquement éloignés au seul motif qu'ils partagent le même côté de la ligne de l'équateur. En cs sens, il existe un sud géographique, mais il ne correspond a aucune réalité commune vécue.


Si l'on affine le critère en opposant les zones tropicales aux zones tempérées – ce qui correspond davantage à l'imaginaire collectif associant le « Sud » au soleil, à la chaleur et à ses clichés tropicaux, le découpage gagne en cohérence climatique mais perd la pertinance de son nom. En effet, relier les pays tempérés de l'hémisphère Sud (comme l'Argentine ou la Nouvelle-Zélande) aux pays tempérés du Nord abolit l'opposition cardinale initiale : on ne fait plus face à un clivage Nord/Sud, mais à une juxtaposition de zones climatiques similaires.


Un Concept géopolitique et économique ?


Dans une seconde approche, le « Sud » est souvent invoqué comme une catégorie géostratégique et économique, parfois muée en front anti-occidental. Pourtant, cette grille de lecture s'effondre face aux contradictions de la mondialisation.


Sur le plan géopolitique, le « Sud global » est devenu un label marketing et diplomatique commode, récupéré à géométrie variable. Des puissances géographiquement et historiquement ancrées dans l'orbite du « Nord », à l'image de la Russie, n'hésitent pas à se draper dans la rhétorique du « Sud global » pour fédérer des coalitions de contestation contre l'hégémonie occidentale.


À l'inverse, des pays situés de plain-pied dans l'hémisphère Sud, comme l'Australie ou l'Argentine, partagent des structures politiques, économiques ou culturelles qui les lient intimement au monde occidental. Sans véritable logique économique, les pays du cône sud sont exclus du nord global, alors que l'Australie y est incluse... Le concept perd ainsi toute boussole analytique : il ne cartographie plus ni la terre ni les richesses, mais des postures de ressentiment ou des alliances de circonstance.

 


Une affaire de civilisations ?


Si l'on veut dépasser ces impasses idéologiques, il faudrait admettre que le « Sud » ne devrait pas être pensée commme une affaire de latitude, ou de stratégies géopolitiques circonstancielles, mais plutôt de temporalité historique, d'héritage culturel et de matrice civilisationnelle.


cependant, en y regardant de près, Vouloir à tout prix faire entrer chaque État dans des cases rigides « nord/sud » sur la base d'un appartenance civilisationnelle relève toute autant de la caricature que selon les critère précédents.

 

Prenons l'exemple de l'Europe latine, Sur le plan géographique à l'échelle de l'Europe, ces pays constituent incontestablement le sud du continent européen. Sur le plan économique et institutionnel, ils appartiennent sans ambiguïté au « Nord » développé, industrialisé et intégré aux grandes structures de la gouvernance occidentale.


Pourtant, à l'échelle de l'Europe, sur le plan strictement géographique, ces pays, partageant des larges ouvertures vers le bassin méditerranéen, constituent incontestablement le sud du continent européen.


Au regard du Nouveau Monde, la latitude de l'Europe du Sud se situe schématiquement au niveau de New York ou du nord des États-Unis. Pourtant, personne ne songerait à classer Boston ou New York comme des « villes du Sud » ; ces espaces appartiennent de plein droit au monde anglo-saxon et occidental, aujourd’hui étalon culturelle du « nord », tandis que l'Europe latine, malgré sa proximité de développement avec l’Europe du nord, charrie une autre identité culturelle et latine qui la relient naturellement à l’Amérique latine, et, de part sa proximité historique et géographique à l’espace méditerranéen.


Nous voyons ainsi que l'Amérique latine, malgré ses liens évidents avec l'Europe latine, est placée dans le sud global, dans un ensemble géopolitique totalement distinct de l'Europe. Inversement, l'Europe latine est fusionnée dans un "nord Global" constitué par ailleurs essentiellement de pays de culture Anglo-saxonne et germanique.


Ces télescopages démontrent l'inanité des frontières fixes. Le « Sud » n'est pas tracé par l'équateur ou par des seuils de PIB, mais aussi, et surtout, par des lignes de faille civilisationnelles, linguistiques et symboliques. À l'heure où les dynamiques globales se complexifient, il est urgent de libérer la géographie politique de ces carcans idéologiques qui enferment et divisent le monde latin dans deux mondes opposés



La notion d'une division du monde entre nord et sud est souvent pensée d'un point de vue du développement économique, cependant, si celle-ci devait être appliquée rigoureusement, plusieurs pays d'Amérique latine devrait être considérés comme faisant partie du nord : le Chili, l'Uruguay, le Panama ou le Costa Rica...  et inversement, des pays Européens, comme l'Ukraine, la Moldavie ou le Belarus devraient en être exclus.
La notion d'une division du monde entre nord et sud est souvent pensée d'un point de vue du développement économique, cependant, si celle-ci devait être appliquée rigoureusement, plusieurs pays d'Amérique latine devrait être considérés comme faisant partie du nord : le Chili, l'Uruguay, le Panama ou le Costa Rica... et inversement, des pays Européens, comme l'Ukraine, la Moldavie ou le Belarus devraient en être exclus.

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