La France, un pays latino-Américain qui s'ignore
- Luc Delmont
- 7 janv.
- 3 min de lecture

La France continue à se penser comme une puissance strictement européenne, éventuellement méditerranéenne, parfois mondiale, mais rarement comme un pays des
Amériques. Cette représentation est pourtant fausse sur le plan géographique et lourde de conséquences sur le plan stratégique. La France est un État transcontinental dont une partie significative du territoire se situe en Amérique. Cette réalité, bien que juridique et territoriale, est largement absente de l’imaginaire politique français, comme si la République refusait d’assumer l’une de ses dimensions fondamentales.


La Guyane française constitue un territoire continental sud-américain à part entière, frontalier du Brésil et du Suriname, inscrit dans l’espace amazonien et caribéen. Les Antilles françaises, de la Martinique à la Guadeloupe, s’insèrent pleinement dans l’arc caribéen, tandis que Saint-Pierre-et-Miquelon ancre la France dans l’Atlantique nord-américain. Ces territoires ne sont ni des avant-postes lointains ni des vestiges coloniaux : ils sont juridiquement, politiquement et humainement français. Ils font de la France un pays présent dans les Amériques de manière continue, et non périphérique.
Cette présence ne se limite pas à une réalité territoriale. Elle inscrit la France dans l’espace latino-américain au sens plein du terme. L’Amérique latine n’est pas définie par une géographie tropicale ou une histoire politique homogène, mais par l’appartenance aux Amériques et par l’héritage linguistique et culturel latin.
À ce titre, les territoires français d’Amérique sont objectivement latino-américains. Le français est une langue romane, issue du latin, au même titre que l’espagnol et le portugais. Les sociétés antillaises et guyanaises partagent des structures culturelles, sociales et historiques comparables à celles de leurs voisins caribéens et sud-américains. Leur environnement stratégique, leurs échanges, leurs défis économiques et sécuritaires sont régionaux bien plus qu’européens.
La France a longtemps été consciente de cette proximité. Durant le XIXᵉ siècle et une large partie du XXᵉ, elle a exercé une influence intellectuelle, culturelle et politique profonde en Amérique latine. Les élites latino-américaines se formaient à Paris, s’inspiraient du droit français, de son urbanisme, de sa philosophie politique. Le positivisme, le républicanisme, l’idée même d’État moderne ont circulé de la France vers l’Amérique latine. Paris fut longtemps un centre intellectuel majeur pour les penseurs, artistes et dirigeants latino-américains. Cette relation n’était ni impériale ni dominatrice au sens anglo-saxon du terme ; elle reposait sur une proximité culturelle et une reconnaissance mutuelle.
Ce lien s’est progressivement dissous, non pas par hostilité, mais par abandon. À mesure que la France se repliait sur une vision étroite de son rôle européen, et son obsession a être acceptée dans le "club de l'occident Anglo-Saxon/germanique", l’Amérique latine est devenue un angle mort de sa stratégie.
Les territoires français d’Amérique ont été administrés sans projet géopolitique clair, réduits à des enjeux sociaux ou mémoriels, sans inscription dans une vision régionale ambitieuse. Ce vide stratégique a laissé place à d’autres puissances. Les États-Unis, historiquement dominants dans la région, ont renforcé leur influence sécuritaire et économique. La Chine s’y est implantée massivement par les infrastructures, le crédit et les matières premières. La Russie y a trouvé des points d’appui politiques et militaires, souvent dans des États en rupture avec l’ordre occidental.
Le Venezuela offre un exemple particulièrement frappant de ce basculement. Jadis pays influent et prospère, il est devenu un terrain de confrontation indirecte entre grandes puissances, un espace de projection stratégique pour Moscou, Pékin et Washington, un symbole de l’effondrement d’un État abandonné à ses propres fractures. Il est le symptôme d’un désengagement plus large des puissances latines d'Europe qui auraient pu proposer une alternative crédible à l’hégémonie américaine ou aux logiques autoritaires extra-continentales.
Dans ce contexte, la France ne peut se contenter d’un rôle passif. Elle est déjà présente dans la région, non pas par choix, mais par réalité territoriale. La Caraïbe est aussi son espace stratégique. L’Amérique du Sud commence sur son propre territoire.
Refuser d’assumer cette position revient à laisser d’autres définir les équilibres politiques, économiques et sécuritaires de régions qui touchent directement la France. Une France qui assumerait pleinement sa dimension latino-américaine ne chercherait ni à dominer ni à rivaliser frontalement avec les grandes puissances, mais à proposer une voie fondée sur la coopération régionale, la stabilité institutionnelle et la défense d'un héritage culturel et d'un modèle de société latin, et proposer une alternative à l'impérialisme individualiste Américain et la tyrannie totalitaire du socialisme.

Reconnaître que la France est aussi un pays latino-américain, ce n’est pas un exercice théorique fantaisiste. C’est une condition préalable pour redevenir un acteur stratégique cohérent dans un espace que nous partageons déjà, mais que nous avons cessé de penser.



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