La France n’est pas un pays d’ "Europe de l’Ouest"
- Luc Delmont
- il y a 16 minutes
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Une évidence historique devenue catégorie ambiguë
Dans son sens le plus ancien et le plus robuste, la France appartient sans difficulté à l’Europe occidentale : géographiquement, elle est située à l’ouest du continent européen.
Historiquement, elle s’inscrit dans les grands ensembles politiques et culturels qui ont structuré cet espace : l’Empire romain d’Occident, puis les héritages carolingiens, les circulations médiévales avec les mondes anglais, germaniques, ibériques et italiens, et plus largement la formation d’un espace européen latin et catholique.
Dans cette acception classique, « Europe occidentale » ne pose aucun problème : elle inclut naturellement la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, voire même les pays rhénans et les îles britanniques. Elle désigne un ensemble historique large, structuré par des continuités longues, à la fois politiques, religieuses et culturelles.
Mais ce consensus apparent disparaît dès que l’on observe l’usage contemporain de l’expression.


Le glissement contemporain : de l’Europe occidentale à “l’Europe de l’Ouest”
Aujourd’hui, dans une grande partie des usages médiatiques, statistiques et institutionnels internationaux, le terme « Europe de l’Ouest » ne recouvre plus exactement l’ancienne « Europe occidentale ». Il a été redéfini progressivement dans un cadre issu de la Guerre froide, puis stabilisé par les classifications internationales.
Dans cet usage contemporain, la notion ne désigne plus un espace historique large comprenant toute l'Europe occidentale, mais un groupe de pays présentés comme "économiquement développés" et "institutionnellement convergents", principalement situés au nord-ouest du continent européen. Dans les faits, c'est l'ensemble des pays présentés comme le "coeur" de l'Europe de Bruxelles.
Ce glissement a une conséquence majeure : les pays les plus au sud de l'Europe : Espagne, Portugal, Italie, sont fréquemment exclus de la catégorie « Europe de l’Ouest » et regroupés dans une catégorie identifiée comme totalement distincte, l' « Europe du Sud ».
Une reconfiguration implicite du continent européen
Ce découpage produit une relecture implicite de l’espace européen. Dans les représentations les plus courantes, l’« Europe de l’Ouest » tend désormais à désigner un noyau centré sur le nord-ouest du continent, et composé de l’Allemagne, du Royaume-Uni, du Benelux.
La France y est systématiquement intégrée sans difficulté, mais les pays latins du sud-ouest européen en sont systématiquement dissociés.
Il en résulte une tension logique rarement explicitée : si l’on adopte cette classification, la France devient un pays « d’Europe de l’Ouest » non seulement en opposition à l’Europe de l’Est, mais également en opposition implicite à l’Europe du Sud.
C’est ainsi que l’on peut entendre, dans certains discours, une formule devenue presque tautologique : " la France ne serait pas un pays d’Europe du Sud puisqu’elle appartient à l’Europe de l’Ouest", comme si les deux concepts étaient incompatibles... ou mutuellement exclusifs. Ainsi, une France appartenant à "l'Europe de l'ouest" est présentée comme faisant naturellement et intrinsèquement partie de l'Europe du nord-ouest, parmi l'Allemagne, les Pays-Bas ou la Grande Bretagne, mais totalement dissociée de nos voisins latins.
Une rupture avec les continuités historiques européennes
Cette reconfiguration pose un problème de cohérence historique. Elle rompt avec des continuités anciennes qui structuraient traditionnellement l’idée même d’Europe occidentale.
Au-delà des similitudes et des racines culturelles communes, sur le plan politique, la France partage de longues trajectoires avec les espaces ibériques et italiens : héritage du droit romain, structures administratives issues de la monarchie centralisée, circulations intellectuelles et religieuses au sein du monde latin de l'antiquité à la renaissance, sans oublier les dynamiques impériales et méditerranéennes. Pour la France, l'espace méditerraénéen n'est pas ce monde exotique et lointain perçu par l'Europe du nord-ouest.
Sur le plan géopolitique, les relations franco-ibériques sont anciennes, continues et structurantes, qu’il s’agisse des équilibres médiévaux, des rivalités impériales modernes ou de l’intégration contemporaine dans l’Union européenne.
Dans cette perspective, isoler la France de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie au sein de catégories séparées revient à fragmenter un ensemble historique pourtant fortement interconnecté auquel la France appartient depuis toujours.
Une logique contemporaine dominée par une vision nord-ouest européene
La séparation actuelle entre « Europe de l’Ouest » et « Europe du Sud » ne s’explique pas principalement par des critères culturels ou historiques, mais par des logiques prétendument économiques et institutionnelles contemporaines.
Les classifications internationales privilégient des indicateurs de convergence économique, de structures administratives et de trajectoires budgétaires. Dans ce cadre, les pays d’Europe du Sud ont souvent été regroupés dans une catégorie distincte en raison de profils macroéconomiques différents de "lEurope de l'ouest", notamment dans la période post-crise de la zone euro.
Ce choix analytique, s’il a pu être compréhensible à un moment donné dans une logique statistique, lorsqu'il est systématisé, il produit néanmoins un effet de recomposition symbolique : il recentre implicitement l’« Ouest européen » autour d’un noyau nord-ouest, dans lequel les pays germaniques et anglo-saxons occupent une position dominante, à laquelle la France n'est qu'une périphérie rattachée.

La solution : sortir de ce cadre devenu obsolète
La persistance de la catégorie « Europe de l’Ouest » ne repose plus aujourd’hui sur une cohérence historique, culturelle ou même économique pleinement convaincante. À l’échelle de 2025, les écarts de développement entre la France, l’Espagne et l’Italie se sont largement réduits, et dans plusieurs domaines (industrie, infrastructures, tourisme, transition énergétique), les trajectoires sont devenues comparables, voire parfois inversées selon les indicateurs.
Rien, ni du point de vue culturel ni du point de vue économique, ne justifie plus de maintenir la France dans un ensemble implicitement centré sur un bloc nord-ouest germanique et anglo-saxon, tandis que les pays latins européens seraient relégués dans une catégorie distincte. Cette organisation ne reflète plus une réalité structurée du continent, mais la survivance d’un découpage hérité de conjonctures passées.
Dès lors, la question n’est plus seulement de critiquer la notion d’« Europe de l’Ouest », mais d’assumer une redéfinition. Si le terme continue d’exister dans les usages internationaux, il ne doit pas être subi comme une évidence. Il peut être contesté, reconfiguré, ou simplement abandonné dans la pensée des espaces européens.
Dans cette perspective, une autre formulation devient possible — et peut-être plus juste : celle d’une France pleinement inscrite dans un ensemble d’Europe du Sud-Ouest, aux côtés de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie, partageant avec eux des continuités historiques et des trajectoires contemporaines plus proches que celles du noyau nord-ouest européen.
Refuser l’étiquette d’« Europe de l’Ouest », dans son usage actuel, ne revient donc pas à sortir de l’Europe, ni de renier notre Occidentalité, au contraire.
Cela revient à refuser de soumettre la France à une catégorisation "ouest Européenne" qui aujourd'hui nie son identité profonde, celle d'une terre intrinsèquement liée à l'Europe du sud.



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