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Sortir du culte de la table rase

Luc Delmont
il y a 10 minutes
4 min de lecture


Pendant des décennies, l’idée de progrès portait en elle la promesse d’une émancipation réelle, d’une amélioration concrète du quotidien et d’un accroissement du bien-être général. Mais au fil des transformations contemporaines, un glissement profond s’est opéré dans le débat d'idées.


Le progrès ne s’envisage plus comme une amélioration continue et équilibrée, mais comme une injonction permanente à la rupture par rapport à la génération précédente. Pour être décrété moderne, il faudrait effacer, déconstruire et repartir de zéro. C’est le dogme de la table rase.


Pourtant, en observant l’état du cadre de vie, de la création et des relations humaines, un constat s'impose avec une clarté grandissante. La logique de rupture systématique produit davantage de vide, d'anxiété et d'uniformisation que de véritable épanouissement. Il devient désormais urgent d'interroger cette impasse idéologique "progressiste" pour redéfinir un progrès authentique, indissociable de l'ancrage, de la mémoire et de la transmission.



L’imposture de la rupture permanente


Le culte de "la nouveauté pour elle-même" s'est progressivement immiscé dans toutes les dimensions de l'existence depuis le 19ème siècle, en s'accentuant progressivement durant tout le 20ème siècle.


Dans le domaine de l'architecture et de l'urbanisme, le développement et l'imposition, à partir des années 1920 d'une une approche dite "internationale", fonctionnaliste et standardisée a trop souvent balayé les savoir-faire bioclimatiques traditionnels, l’usage des matériaux locaux et l'harmonie des paysages urbains au profit de constructions interchangeables. Ce détachement des réalités géographiques et historiques a créé une rupture brutale dans les formes urbaines et leuurs usages, qui a souvent induit un sentiment de perte d'identité au cœur même des lieux de vie.


Ce phénomène touche également le domaine culturel et social. L’obsolescence accélérée des objets technologique s’est étendue aux expressions artistiques et aux rapports humains. L’hyper-connexion numérique et l’individualisme consommateur ont grignoté les formes simples mais précieuses de sociabilité directe, qu'il s'agisse des grandes tablées familiales, des fêtes de quartier ou du lien entre les générations.


Le postulat sous-jacent à cette évolution "progressiste" voudrait que le passé n'ait été qu'archaïsme, et doive être réinventé à chaque instant, dans une démarche vertigineuse sans fin. Dans cette "modernité" devenue folle, chaque génération est sommée de rejeter ce que les précédentes ont patiemment construit pierre par pierre, dans une démarche sans but ni fin.


En coupant l'individu de ses racines, cette vision en fait un être atomisé, privé de ses repères anthopologiques de longue durée, devenu vulnérable aux impératifs changeant du marché dictant ses modes et ses "rebellions obligatoires".



L'analyse du passé comme outil d'évaluation du présent


Face à cette dérive, à cette radicalisation de la notion de "progrès", la simple déploration du passé s'avère insuffisante. S'il est mobilisé avec discernement, le regard porté sur le passé agit comme un puissant étalon de qualité. Mettre en regard les modes de vie contemporains avec ce que les générations précédentes ont façonné permet de poser des questions d'une grande pertinence pour l'avenir.


Cette démarche comparative amène à évaluer en toute lucidité ce qui a été gagné et ce qui a été perdu. Elle permet de mesurer l'écart entre une surconsommation souvent déconnectée du réel et des pratiques plus ancrées, donc plus durables et attentives à la qualité des choses.


Rejeter des excès du "progrès" ne signifie pas nécessairement chercher à reproduire artificiellement une époque révolue, mais s'affirme comme le refus de cautionner la perte de choses essentielles pour l'être humain, comme le beau, le bon, l'amour ou la convivialité au nom d'un "progrès" présenté comme une évidence incontestable.



Suivre l''exemple de l'urbanisme


Si cette réconciliation avec le passé peut sembler parfois difficile dans le débat idéologique global actuel, l'histoire récente de l'urbanisme prouve pourtant qu'un tel redressement est possible.


Dès les années 1970, la fabrication de la ville a su opérer une autocritique salutaire en remettant en cause les dogmes les plus radicaux du modernisme international. L'époque des grands ensembles, théorisée par la Charte d'Athènes et fondée sur la séparation stricte des fonctions (habiter, travailler, circuler, se récréer), avait prétendu faire table rase du tissu urbain traditionnel. En rompant brusquement avec la rue, la place, l'alignement et la mixité des usages, cet urbanisme de rupture avait fini par engendrer l'anomie sociale et la déqualification des espaces publics que l'on cherche aujourd'hui a corriger à grands coup de programmes de renouvellement urbain.


Face à cette situation ou la "modernité" a finalement acouché d'un urbanisme inopérant, les architectes et urbanistes ont, à partir des années 70, progressivement redécouvert la valeur de la ville constituée, de la continuité historique des tracés urbains, des typologies bâties sédimentées durant les siècles ou des millénaires. La redécouverte des typologies régionales et la valorisation du contexte historique ont démontré que la modernité ne gagnait rien à nier l'existant, du "déjà là".


En passant de la logique de démolition-reconstruction à celle de la réparation, de la couture urbaine et du renouvellement sur soi-même, la discipline a prouvé que la véritable innovation réside dans la capacité à s'inscrire dans une continuité morphologique et culturelle.


Ce tournant accompli par l'urbanisme montre la voie pour l'ensemble des champs politiques et culturels. Il rappelle que sortir des dogmes de la rupture ne signifie pas renoncer au futur, mais au contraire apprendre à le bâtir avec intelligence, mesure et enracinement.


Face au développement de certaines formes de progressisme radical qui peuvent aujourd'hui aller jusqu'à faire table rase ses fondements les plus essentiels de notre civilisation, il faut comprendre que rien n'est perdu, et qu'il est possible de se reconnecter au fil de la continuité historique et poser des fondations saines pour reconstruire l'avenir.




 
 
 

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